Vendredi 16 mai 2008

Non mais regarde-toi en fait, là, avec ton petit principe évidemment tordu, regarde-toi de dépêtrer dans cette recette de cuisine, regarde-toi confronté à cette originalité de façade, cette idée prétendument originale que tu as eue, bravo, mais alors là, bravo, c’est tellement cousu de fil blanc que ça me donne envie de te laisser là et surtout d’aller relire les autres, les vieux birbes confits dans l’élaboration du processus de leur sagesse, mais pourquoi n’avoues-tu pas que tu aimes écrire mais que tu n’as rien à dire, sauf à t’échiner à faire différent, sauf à soulever ce que tu prétends demain pouvoir être une lecture du très très long levier de sa contestation, et c’est peut-être ça que tu t’échines à construire, bon, alors, en ce cas, je m’y remets.
C’est très plaisant.

En fait, non

 

par Xavier Garnerin
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Jeudi 15 mai 2008
Vous roulez donc à fond sur le périphérique, sous la petite pluie grise qui ne vous attriste pas. C’est quelque chose comme à peine la nuit. Vous avez réglé l’autoradio juste assez haut pour couvrir le ronflement du moteur, créant ainsi une sorte de confort violent où les bruits de la musique et de la mécanique s’équilibrent l’un contre l’autre, dans un vacarme assourdissant. L’aiguille du compteur s’est piquée au jeu et oscille, folâtre et arythmique, entre un petit quarante de retraité rural et un utopique cent soixante qu’elle atteint parfois, comme un désabusé clin d’œil. Vous pensez qu’ainsi va votre vie, coincée entre la petitesse et le rêve, et cependant soumise aux contraintes du réel. Vous essayez de vous convaincre que vous vous en foutez, vous le gueulez même au moteur et à un chanteur dont vous ignorez tout dans une solitude presque immense. Vos essuie-glaces, sans doute saisis de pitié, se décident à vivre un peu sur le pare-brise, mais sans véritable garantie de retour. Vous leur expliquez qu’ils ont raison, que comme eux vous êtes un rebelle, que vous aussi roulez à donf, sans qu’il vous soit toutefois possible de vous faire choper par les radars. D’accéder au stade de la contravention. Vous en concluez que vous n’existez pas, que vous avez déjà un pied dans l’autre univers, parce qu’à ce rythme même l’institution ne pourra jamais avoir l’insigne honneur de posséder, quelle que soit la technologie qu’elle déploie en ses machines, une preuve quelconque de votre vie comme elle va.

Temps de chiotte, vie de merde, pays de cons
par Xavier Garnerin
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Mercredi 14 mai 2008

Devant la foule des Numiphages aux rudes épaules, des Brachtes faisant sonner leurs bracelets d’airain et d’onyx, des Cingypaètes qui, au repos, s’appuient sur leur longue lance légère et se tiennent tout le jour sur un pied, des Foulfoulouls dont les larges lèvres pendent, ornées de tous les poids des balances de leurs commerces, jusqu’à recouvrir leur menton et leur cacher le cou, des Pyroboulgtchènes à qui leurs femmes tressent les cheveux en autant de cônes enduits de benjoin qu’ils savent combien d’œufs pond la poule, des Ouigas condamnés au silence et que leurs congénères tuent dès qu’ils parlent, des Ostrozaeftes qui utilisent la mathématique des ossements pour la divination, dont la question centrale est de savoir ce que peut bien signifier la mathématique des ossements, des Zazons, des Pleuctes, des Kiligours qui chaque année changent le nom de leur race, des Tzagatoutchniks, des Kalkeums, des Pzigors, peut-être anciens Zazons, Pleuctes et Kiligours de l’année précédente, devant toutes ces foules et furies qui hurlantes qui silencieuses, moi, dont je tairai le nom et les particularités, je pousserais sur le levier du grand Presse-Légumes.

En fait, non
par Xavier Garnerin
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Mardi 13 mai 2008

 

Si l’on admet que quelqu’un ait quelque chose à dire (mais cette forme d’admission reste elle-même à questionner (car elle peut tout aussi bien signifier que l’on condescend pour une fois à se mettre à l’écoute d’un discours qui n’est pas le nôtre que la possibilité tout aussi naturellement admise que quelqu’un parle (cette parole n’étant elle-même que ce que notre envie ou notre besoin a décidé d’isoler dans la masse des discours possibles (et donc, au final, nous représentant plus nous-mêmes par le choix que nous en faisons que le locuteur anonyme qui la profère (sans que pour cela il n’y ait de nécessité particulière pour nous de l’assumer, puisqu’un autre est convoqué à notre place pour le faire (mais cet autre existe-t-il vraiment, n’est-il pas qu’une figure commode et, s’exprimerait-il en réalité, ne trouverions-nous pas que son propos présente de légères différences par rapport au nôtre (cette légèreté suffisant à justifier l’invention d’un personnage dans la bouche duquel nous mettrions les mots qui viennent à la nôtre (étant entendu que nous-mêmes sommes parfois étonnés de nous entendre, notre discours prenant parfois le pas sur notre pensée (nous retrouvant alors face à des phrases qui nous paraissent venir de nulle part, mais dont il nous faut bien assumer le désordre (sachant que ceci n’a de conséquence effective qu’à partir du moment où nous avons la possibilité d’identifier clairement à qui nous nous adressons (émettant ainsi l’hypothèse que cet autre à notre écoute n’est pas nécessairement disposé à recevoir ce que nous venons lui dire (hypothèse dont il faut bien constater qu’elle est à la mesure de notre solitude, que nous ne faisons jamais qu’affirmer en augurant les réponses qui vont nous être faites (comme si nous ne pouvions admettre l’autre que comme un individu sans surprises)))))))))))), nous aurions peur.

Paperasses

par Xavier Garnerin
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Lundi 12 mai 2008
Je n’avais jamais trop souffert d’avoir dû me détacher de Claire, car la relation que j’entretenais avec Brigitte, sans qu’elle me satisfasse en tous points, me laissait suffisamment d’espace pour songer à ce qu’avait été mon amour pour elle, ainsi qu’aux raisons d’un départ que j’avais cru lui imposer mais qu’à l’instant où je m’étais décidé de l’en entretenir elle m’avait avoué être, de son point de vue, qu’elle avait du mal à me comprendre dans l’expression que j’avais des sentiments que je lui portais – et plus précisément, m’avait-elle dit, (tout en contrebalançant le poids du sac où elle avait rassemblé ses affaires personnelles, faisant en cela surgir les muscles de sa cuisse tandis qu’elle pesait, cambrée, sur ses talons pointus), dès que je prenais la parole – ce que j’admis de ne vouloir prétendre l’enfermer dans la complexité des mots que je n’osais lui dire – mais également, avait-elle rajouté, une main aux ongles peints sur la poignée de la porte d’entrée de mon appartement, qu’ayant passé la nuit entière à tenter de relire les lettres où je me flattais de lui livrer spontanément les secrets de mon cœur, elle restait infiniment désolée de n’avoir toujours pas véritablement saisi où je voulais en venir, et se demandait même si les sinuosités de mes phrases ne devaient pas quelque chose à mon esprit tordu – ce qui fit que je tournai le dos à la porte qu’elle claqua, me laissant tout mon temps pour appeler Brigitte que je fus au regret de ne pas réussir à joindre.

« Pour Christian Oster », Vert Pastiche n° 1

par Xavier Garnerin
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Samedi 10 mai 2008

Prudentia n’était pas grande, elle était, dirons-nous, plutôt petite mais surtout très inutilement compliquée, non que l’auteur nourrisse quelque aigreur que ce soit à l’encontre des femmes compliquées, mais encore faudrait-il que leur complexité présente un certain intérêt, donc, n’aurait-il point fallu laisser tomber physiquement Prudentia, encore que la formule puisse paraître ambiguë, si l’on considère pour acquis que nos rapports physiques n’avaient jamais constitué le fond de notre relation, donc, comment dire, laisser totalement tomber le physique de Prudentia, en fait non, c’était presque déjà fait, laisser physiquement tomber la totalité de Prudentia, voilà, son corps, son âme et sa nature soucieuse, le tout dans un seul geste, à la seule fin, peut-être, de la soumettre à une sorte de trauma salutaire, donc, en résumé – mais comment concrètement imaginer la chose, si ce n’est qu’une nuit, blotti contre elle dans notre couche, nous amenions, au terme d’un corps à corps douillet, Prudentia dans son sommeil jusqu’au bord de la mezzanine puis, la tenant fermement par le pantalon de son pyjama, la basculions dans le vide, le poids de Prudentia tout à coup révélé faisant craquer la chose, Prudentia chutant alors sur la table basse d’où gicleraient le radio-réveil ainsi que divers bibelots stigmatisant les différentes étapes de notre vie commune, et nous-même, lors, de nous interroger, nous demandant si de tout ceci nous pouvons nous déclarer responsable, ou si la faute n’en reviendrait pas au peu de résistance de ce foutu pyjama, rassemblant ainsi les bases d’un argumentaire piteux face à Prudentia qui déjà se relève, nous-même nous pressant de lui expliquer que nous ne l’avons jamais que concrètement laissée tomber, et pas laissé tomber, mais qu’amoureusement pas encore, quoique, tout ceci n’est pas d’une clarté absolue, car pour que la situation soit tranchée il nous faudrait affirmer, face à Prudentia, que oui, nous l’avons fait exprès, ce qui n’est pas chose simple vu la complexité, nous l’avons déjà souligné, de la psychologie de Prudentia.

Fascicules
par Xavier Garnerin
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Vendredi 9 mai 2008

– Bon, il va falloir que je vous explique, soupira Langerson-Dupont.
– S’il vous plaît, concéda Annabelle.
– Depuis Marcel Duchamp, l’art contemporain se fonde plutôt dans les questions qu’il pose que dans la perfection du travail qui...
– Excusez-moi, la coupa Annabelle, l’art contemporain, l’art contemporain, certes. Mais ce que je souhaiterais que vous m’expliquiez plutôt, c’est comment il se fait que vous ayez pu concevoir ne serait-ce qu’une seconde me vendre
cette chose comme étant le buste de mon mari, d’autant que je ne sais pas, à la limite peu importe, ce que ça représente, mais le simple fait d’avoir à le brancher, vous voyez, là, je suis réticente. Je ne trouve pas ça très respectueux. Enfin, mettez-vous une seconde à ma place...
– Si ce n’est que ça, dit Langerson-Dupont, on peut très bien l’alimenter par batterie ou par énergie solaire.
– Admettons, d’accord, répondit Annabelle, mais aussi, ce qui me choque, c’est qu’il clignote.
– Moi, je trouve ça plutôt bien vu au niveau du symbole, murmura Ludmilla. Un coup là, un coup pas là.
– Je vous avais pourtant transmis une biographie succincte, ajouta Annabelle. Enfin, suffisante pour que vous compreniez son parcours.
– Ah oui, mais là, s’il faut que je révise tout le circuit, dit Langerson-Dupont, d’abord ça ne va pas être prêt dans les délais, mais en plus, ça remet complètement en cause le concept.


Vanille-Fraise

par Xavier Garnerin
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Jeudi 8 mai 2008

– Ais est oi i ient e éire, bavasserait mon père de derrière son bâillon.
– Pardon ? dirais-je un peu pernicieux. Articule, l’enjoindrais-je.
– Ai ait e ue ai u, dirait mon père.
– C’est bien ça que je te reproche, appuierais-je sur « on », et le faquin ferait trois petits tours, mais un peu râpeux.
– A ète, dirait mon père.
– E aime, ajouterait-il.
– E ai ou ours aimé.
– T’as toujours eu un problème de formulation, lui dirais-je.
Et, histoire de l’impressionner, j’éplucherais une carotte, une petite patate, un oignon, et balancerais dans le mixeur aussi un bouquet garni.


En fait, non

par Xavier Garnerin
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Mercredi 7 mai 2008

Mon petit père, dis-je à mon père, alors qu’habituellement c’était lui qui me le disait, tu jouissais autrefois de cette poigne paternelle qui planait au-dessus de moi comme une épée de Damoclès, tu n’avais vis-à-vis de moi qu’un projet d’autorité, qui te semblait suffire, mais maintenant que, ayant épargné sous par sous sur mon maigre salaire dans l’industrie du bâtiment, j’ai pu construire ce passe-légumes à taille humaine, et que tu es ligoté dedans, je voudrais te poser une question : es-tu d’accord pour concevoir que dans « une poigne paternelle qui plane comme une épée », la formulation est nulle ?

En fait, non
par Xavier Garnerin
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Mardi 6 mai 2008

Se retournerait sur elles, pour parfaire la scène, tout à la surprise de leur joie légère et de ses éclats, un vieil habitant de Plougastel-Daoulas à filet à commission s’en revenant des courses et donc également, parce que compris dans cette rotation même, trois fines tranches de jambon, un demi-litre de lait, une plaque de cent vingt-cinq grammes de beurre, une conserve de petits pois et une topette de vin de table, lesquels, passé le stade enjoué de l’interlocation, pivoteraient à nouveau pour reprendre tout à la fois leur direction originelle et la parcimonie de leur cheminement.

Texte non retenu pour Livres
par Xavier Garnerin
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